Dans cette interview exclusive, Jouractu est allé à la rencontre de l’ancien Premier-ministre de Transition au Gabon, Raymond Ndong Sima, dans son village Yeffa, à une vingtaine de kilomètres d’Oyem, dans le canton Kyè (département du Woleu). Bien installé dans son Corps-de-garde, à côté d’un grand feu de bois, l’un des acteurs politiques majeurs du Gabon de ces vingt dernières années revient, sans complaisance sur, entre autres, son récent plébiscite à la tête de son parti, Alliance patriotique (AP), sur les élections législatives et locales du 27 septembre 2025, sur sa récente nomination comme PCA de l’AGROPAG, et ses relations actuelles avec les nouvelles autorités du pays.
Jouractu. Bonjour M. Raymond Ndong Sima. Le 30 mai 2026, les adhérents de votre parti politique, Alliance patriotique, vous ont plébiscité comme Président au cours du congrès ordinaire organisé à Libreville. Quel est votre ressenti au sortir de ses assises ?
Raymond Ndong Sima : Je dois dire que l’Alliance patriotique est un jeune parti sur l’échiquier politique national. Les instances du parti ont organisé un congrès ordinaire. Comme on sortait d’une élection, c’était tout à fait normal qu’on regarde de nouveau comment le parti fonctionne et dans le futur, comment il va se repositionner. J’avoue qu’au départ, je ne voulais pas me présenter. Parce que, je considérais qu’il fallait faire la passe, et que le moment était peut-être venu de donner à d’autres le soin de prendre le relais. Il se trouvait que certaines personnes ont interprété cette décision comme une façon pour moi d’abandonner le parti. Ce qui n’était pas le cas. Je pense que ce sont des jeunes qui vont se présenter lors des prochaines élections, qui doivent prendre la main, pour commencer à mettre en place les structures et les cellules de base qui leur permettront d’être valablement des candidats aux élections à venir. On m’a convaincu que les prochaines élections étant seulement dans quatre ans, il n’y avait pas de problème, puisque nous aurons un autre congrès dans deux ou trois ans. Et qu’en ce moment là, j’aurais eu le temps de former les gens qui assureront la relève.
Jouractu. Comme vous l’avez signalé, ce congrès se tenait à la suite des élections couplées des législatives et locales du 27 septembre 2025. Quel bilan pour votre formation politique au sortir de ce double scrutin ?
– Vous savez que j’ai dit – et je ne m’en cache pas – que ces élections ont été une farce. Je ne peux pas me déjuger. Je considère que les élections législatives et locales ont été très, très mal organisées. On a bien organisé l’élection présidentielle et le référendum. Et, on a trouvé le moyen de bâclé les élections législatives et locales. C’est tout, sauf une élection normale. On est parti au Dialogue national en disant qu’il y a des problèmes à chaque fois qu’il y a des élections. Et, parmi les raisons pour lesquelles il y a des problèmes quand il y a des élections, il y a le fait que les listes électorales sont impropres, et le fait qu’il ait le transport d’électeurs. Normalement, quand on fait la première élection après le vote de la nouvelle Constitution, après l’élection du Président de la République, on aura dû avoir une élection où il y avait aucun transfert d’électeurs, aucune discussion sur les listes électorales (…). On ne peut pas se retrouver dans une élection où vous avez les mouvements des personnes sur la totalité du territoire. Avec des gens qui ont fait déplacer des centaines de bus ici et là. Peut-on considérer ça comme une élection normale ? C’est tout, sauf ce pourquoi on s’était battu.
Jouractu. Pourquoi ?
– Je rappelle que j’étais candidat à l’élection présidentielle. Que j’ai cédé ma place de bon cœur à monsieur Ondo Ossa, parce qu’on voulait que monsieur Ali Bongo parte. Je n’en faisais pas une question personnelle. Je le faisais pour le compte de l’État. Donc si on a combattu quelqu’un en lui disant que ce que vous êtes en train de au n’est pas bon, et que le lendemain, on fait la même chose, on risque d’être confronté aux gens qui nous demandent que : finalement, quelle était la différence ? On n’a pas de réponse. Cette élection était mauvaise, et on en paye les conséquences. C’est-à-dire que vous avez une Assemblée nationale atone. Oui, c’est vrai, l’Assemblée est là. Mais, vous avez déjà entendu les éclats des députés qui protestent ici et là. Bien sûr qu’on essaye de les étouffer pour qu’ils ne disent pas grand chose. Mais, on a deja entendu des gens protester dans la majorité elle-même et dans les deux grands partis qui ont remporté les élections, que ce n’est pas bien ce qui est en train de se faire. On ne fait pas ces choses là parce qu’on veut se faire plaisir entre amis. On fait ça parce qu’on a besoin de défendre l’intérêt général dans le pays. Et, quand on choisit les représentants du peuple sur la base des petits arrangements, voilà ce qui arrive souvent.
Jouractu. Est-ce pour ces raisons que Raymond Ndong Sima est devenu invisible sur la scène politique nationale et provinciale depuis quelques temps ?
– Oui et non. Oui, parce qu’il ne sert à rien de persévérer dans une position, si lez gens qui sont concernés par l’objet des arguments qu’on développe, ne considèrent pas que ce que vous dites les intéresse. J’ai pris un peu de recul. Je regarde avec un certain sang-froid parce que, j’estime que, ce qui est en train de se faire sur le plan politique ne me satisfait pas, ce n’est pas convaincant. Je répète que, je ne me suis pas battu contre monsieur Ali Bongo pour voir ce que je vois dans un certain nombre de domaines.
Jouractu. Quels sont vos rapports actuels avec les nouveaux dirigeants du pays ?
Mes rapports avec le Président de la République sont corrects. De temps en temps, on se parle au téléphone (…). Je n’ai pas de problème particulier avec lui. Je n’ai pas de problème de personnes. Je parle des problèmes de système. Un pays est géré par un système. C’est pas une question de rapport avec un individu. C’est la façon dont l’ensemble du système fonctionne. Est-ce le système fonctionne d’une façon satisfaisante ? Certains diront oui, et d’autres diront non. Moi, j’en suis pas convaincu.
Jouractu. M. le Premier-ministre. Sur le plan économique, vous avez été nommé par le chef de l’État, puis installé le 9 mars 2026, comme nouveau Président du conseil d’administration de la société Agro-pastorale du Gabon (AGROPAG). Comment se porte aujourd’hui ce bébé que vous avez vu n’être ?
– C’est une question un peu compliquée. Parce que, oui, j’ai participé à la création de AGROPAG. Mais, si vous voulez des réponses franches, je suis dans mon corps-de-garde (…). Je vous réponds franchement. AGROPAG est en train de mourir. AGROPAG, c’est pas les discours qu’on entend. La vérité est que AGROPAG est en train de mourir pour toutes sortes de raisons que vous pourriez aller vérifier sur place dans les différents sites, ou auprès les différents dirigeants à titre de comparaison. Nous avons, en trois mois, organisé cinq conseils d’administration. Cinq. C’est-à-dire qu’on arrive pas à avancer sur des questions élémentaires pour ce qui est du fonctionnement d’une entreprise. Et, sur les cinq conseils d’administration, il y a un document qui fait foi, qui est signé et qui est le procès verbal du dernier conseil d’administration. La totalité des points que le conseil d’administration a retenu, est rejetée par le Directeur général qui fait exactement ce que bon lui semble (…). Donc, j’ai décidé dans ces conditions là, de ne pas être le problème et de me retirer et de laisser la chose en l’état. Parce que, nous avons établi dans notre pays cette confusion majeure qui porte sur la jeunesse. Le pays s’enfonce à grande vitesse dans les abîmes (…). Je vous rappelle que l’ONU classe dans la jeunesse, les gens jusqu’à 24 ans (…). Je vous rappelle que l’Union africaine, dans un souci d’élargissement, a décidé de dépasser la frontière de l’âge de la jeunesse à 34 ans. Mais au Gabon, quelqu’un qui a 50 ans dès qu’il a affaire avec quelqu’un qui a 55 ans, il di je suis jeune et vous êtes vieux (…). Mais, vous êtes jeune jusqu’à quand ? (…). Y a pas de limite à la jeunesse (…). Il y avait des signes de ça quand on a fait l’élection présidentielle, etc. Il y avait un courant très fort qui était monté au créneau pour dire : les vieux doivent partir (…). Sauf que le problème n’est pas entre la jeunesse et la vieillesse. Le problème c’est que la vie est une course de relais. Le premier sprinter court ses cents premiers mètres et il donne au deuxième sprinter, qui fait ses cents mètres (…). Si l’un des quatre est défaillant, il fait perdre tout le groupe. C’est comme ça. Or, dans notre pays, vieux est devenu plus qu’une injure. C’est un handicap. Pourtant, il y a des gens qui sont très jeunes, et qui sont en moins bonne santé que des gens d’un certain âge. Et, il y a des gens qui sont très vieux, et qui sont parfaitement incohérent dans ce qu’ils font. L’âge ne donne pas un droit absolu sur les autres. Ni le bas-âge, ni le grand-âge. L’un des deux ne donne pas un avantage. Ce n’est pas tout. La vraie question c’est : où est la compétence ? (…). Quand on est dans un pays, considérer qu’il y a une catégorie de personnes qui est devenue un problème, un handicap en soi, ça veut dire que les personnes qui sont appelées à prendre le pouvoir ne proposent pas des projets de vie pour ces personnes là (…). Même si l’on devait mourir dans les jours et semaines qui viennent, ce n’est pas une raison de continuellement pousser les gens vers le banc de touche (…). Mais, nous sommes des citoyens. Ces vieux là payent les impôts. Qu’avez-vous de plus qu’eux ? Rien. Donc, comme je n’ai pas envie de mener ces batailles qui n’ont pas beaucoup d’intérêts, je me mets en retrait.
Jouractu. Même dans votre fief politique qu’est la province du Woleu-Ntem ?
– Le Woleu-Ntem est un terrain politique assez compliqué. Vous avez des gens ici, dans Oyem ou dans Bitam, qui ne m’ont jamais vu, et qui passent leur temps à m’insulter matin, midi et soir (…). Il y a des gens ici qui écrivent des papiers qui m’insultent. Je ne les ai jamais vu, on n’a jamais travaillé ensemble (…). Bon. Comme la justice est comme elle est. Je ne porte plus plainte. Ça ne sert à rien. J’ai porté plainte l’année dernière. J’étais mis en cause gravement. J’étais sur un lit d’hôpital, je venais de l’objet d’une opération très forte. Et, on me dit que c’est moi qui a induit le président en erreur sur Plaine-Orety (…). J’ai porté plainte. Elle dort, elle n’a pas bougé. Cela veut dire qu’il y a les uns et il y a les autres (…). La seule chose que j’ai senti dedans, c’est la dépense que j’ai faite en payant l’avocat. Mais, la plainte ne bouge pas….
Jouractu. Sur un tout autre plan. Le chef de l’État vient d’effectuer une récente visite officielle en France. Que peuvent espérer concrètement les gabonais, en terme de retombées, de ce séjour français de Brice Clotaire Oligui Nguema ?
– Je vous réponds sur le principe général. Parce que je n’étais pas dans le voyage et je n’ai pas vu les documents de ce voyage. Je pense que le président de la République a eu des discussions sur la transformation du manganèse au Gabon. Je ne sais pas s’il a discuté d’autres choses. J’imagine qu’un voyage officiel de plusieurs jours, il n’y a pas qu’un seul projet. Pour ce qui est de la question la plus importante en ce qui concerne le manganèse, le président se bat depuis un certain temps, pour que le manganèse soit transformé sur place. Structurellement, nous savons que si la transformation a lieu ici, cela va augmenter les emplois durables ici. Je pense que les résultats qui sont annoncés se concrétisent à l’échéance que nous attendons, nous devrions enregistrer un plus grand nombre d’emplois sur le marché du travail du Gabon.
Jouractu. Votre mot de fin.
– Je pense que l’Alliance patriotique est un parti qui est appelé à se développer. Que la période actuelle est un peu une période de tâtonnements. Mais, il ne faut pas se fier aux apparences. Les choses durables sont celles qui se font doucement et tranquillement. Pour le reste, je crois que le pays tout entier a besoin de retrouver un plus grand volume d’emplois. Parce que, à l’heure actuelle, réellement le chômage est une plaie très importante. Et, si on ne fait pas attention, nous pourrions regretter cela dans le futur. Regardez. On est en train de proclamer les résultats du Bac. Cette année, on va encore avoir entre 20 et 22 mille jeunes bacheliers Il faut bien que plus tard, ces enfants trouvent du travail quelque part. S’ils ne trouvent du travail, c’est un drame pour eux-mêmes et pour leurs familles. Parce que, vous avez certainement remarqué dans notre pays, même les personnes aux conditions les plus modestes (…), font des efforts pour mettre leurs enfants à l’école. Parce qu’elles ont l’espoir que l’école leur donnera l’ascenseur objectif et qui ne dépend pas des liens de famille et de parenté. C’est un ascenseur qui repose sur le mérite ».
Propos recueillis par La Rédaction
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